Une autre politique, un nouveau communisme. Dialogues intellectuels et politiques sur le XXIe siècle et au-delà1
Another politics, a new communism. Intellectual and political dialogues on the 21st century and beyond
Otra política, un nuevo comunismo. Diálogos intelectuales y políticos sobre el siglo XXI y más allá
DOI: https://doi.org/10.21501/23461780.5242
Nicol A. Barria-Asenjo
Alain Badiou
Résumé
Ce dialogue sans précédent vise à contribuer à l’histoire des idées au XXIe siècle.Le travail des intellectuels contemporains implique une dette et un devoi. Ils ont la responsabilité d’interpréter, de réfuter, de mettre en perspective et de critiquer les conditions actuelles, en participant aux débats qui élaborent des certitudes sur l’horizon de l’humanité. Sont abordés divers phénomènes qui doivent être repensés de manière critique et qui vont de l’importance des affects, de l’amour et de la politique, à l’analyse des exigences de l’époque, lesquelles nous poussent à estimer qu’un nouveau communisme est possible. Dans ces dialogues, qui ont pris place au cours de l’année 2024, un intellectuel français de 88 ans s’entretient avec une intellectuelle chilienne de 29 ans afin de tenter de construire de nouvelles formes de dialogue avec la connaissance et le savoir de notre époque, dans l’espoir d’apporter leur contribution aux sciences sociales et humaines de demain.
Mots-clés
Intellectuels ; Nouveau communisme ; Politique ; XXIe siècle.
Abstract
This unprecedented dialogue aims to contribute to the field of the history of ideas in the 21st century. The work of contemporary intellectuals has a debt, a duty and a responsibility to interpret, refute, contrast and criticize current conditions and contribute to debates that expand the certainties about the horizon of humanity. In this document, various phenomena are taken to be critically rethought, from the importance of affection, love and politics to an analysis of the demands of the times that incline us to consider a new communism as possible. A French intellectual of 88 years old meets in these dialogues with a Chilean intellectual of 29 years old to try to build new ways of dialoguing with knowledge in our time. Dialogues built during the year 2024 and that seek to contribute to the social sciences and humanities of tomorrow.
Keywords
Intellectuals; New communism; Politics; XXI century.
Resumen
Este diálogo sin precedentes tiene como objetivo contribuir al campo de la historia de las ideas del siglo XXI. El trabajo de los intelectuales contemporáneos tiene una deuda, un deber y una responsabilidad de interpretar, refutar, contrastar y criticar las condiciones actuales y contribuir a los debates que amplían las certezas sobre el horizonte de la humanidad. En este documento, se toman diversos fenómenos necesarios de re-pensar críticamente, desde la importancia de los afectos, el amor y la política hasta un análisis sobre las demandas de la época que inclinan a tener como posible un nuevo comunismo. Un intelectual francés de 88 años se encuentra en estos diálogos con una intelectual chilena de 29 años para intentar construir y edificar nuevas formas de dialogar con el conocimiento y el saber en nuestra época. Diálogos construidos durante el año 2024 y que buscan contribuir a las ciencias sociales y humanidades del mañana.
Palabras Clave
Intelectuales; Nuevo Comunismo; Política; Siglo XXI.
1- Nicol A. Barria-Asenjo :
Commençons par le concret et donc le fondamental en termes d’horizon intellectuel, académique et politique : que fait Alain Badiou aujourd’hui sur le plan intellectuel ? Quels sont les phénomènes et les concepts centraux sur lesquels vous travaillez ?
Alain Badiou :
Je pense n’avoir guère changé. Je pense toujours que l’appui de toute pensée valide s’appuie sur le réel d’une création, et que toute création intellectuelle repose sur ce que j’appelle « les quatre procédures de vérité », qui sont : les sciences, les arts, la politique et l’amour. Je cherche donc, aujourd’hui comme hier, ce qui constitue un défi pour la pensée vive, à savoir les mouvements historiques des procédures de vérité. Pour ce qui est de l’amour, on dira volontiers que la pensée créatrice doit intégrer, positivement et/ou négativement, la crise actuelle de la relation Homme/Femme. En politique, nous sommes confrontés à la disparition provisoire de l’idée communiste, et donc livrés corps et biens à la dictature planétaire du capitalisme. Il est nécessaire de penser les nouvelles formes que doit prendre, loin de la dictature des Partis-États, la politique communiste. Les sciences nous confrontent aux méandres de la transmission informatique, qui crée un rapport nouveau entre le réel du monde et le langage destiné à l’accueillir et à le penser. Il faut clarifier et ordonner ce rapport. Et les arts doivent tirer les leçons quant à l’abstraction qu’ils infligent au visible et quant à la constante fluidité des écritures et des images.
2- Nicol A. Barria-Asenjo :
Votre livre « Mémoires d’outre-politique » (1937-1985), commence par la phrase suivante :
« Parfois, ce n’est que longtemps après qu’on peut apprendre ce que valait le monde où l’on est né » (p. 10).
Il me semble que c’est une position psychanalytique, historique, philosophique mais surtout politique, c’est proposer le passé et la conception du monde uniquement à partir de ce regard rétrospectif qui permet de relire ces lueurs de vérité qui n’existent que dans le présent.
Dans le même sens, vous soulignez :
« (…) très loin, en Extrême-Orient, en cette même année 1937, les hordes du militarisme japonais se jettent sur la Chine, où elles commettront des crimes innommables. Dans cette fureur guerrière va se forger la résistance communiste, dirigée, politiquement et militairement, par un certain Mao Zedong, dont nul en France ne connaît encore le nom, lequel sera, trente ans plus tard, comme on le verra bien plus loin dans ce livre, un de mes très grands noms–et qui le demeure aujourd’hui. »
Ces trois grands noms auxquels vous vous référez, qui ont été liés dans votre développement biographique et dans vos traces existentielles, ont réussi à construire le cadre référentiel fondamental de votre œuvre–toujours en construction -, une vie et un système de pensée noués. Comment pensez-vous votre place intellectuelle au XXIe siècle ? Comment analysez-vous votre trajectoire intellectuelle aujourd’hui et l’horizon de votre œuvre dans notre contemporanéité ?
Alain Badiou :
Il faut d’abord insister sur le fait que je suis confronté à de réelles nouveautés à un âge, 88 ans, qui n’est en général plus celui des révolutions intérieures, et qui est menacé, au contraire, par une crispation conservatrice. Je suis donc poussé à transformer, en fonction du devenir du monde et des possibilités politiques, mes constructions philosophiques ainsi que mes essais littéraires ou théâtraux, sans pour autant en supprimer les axiomes principaux, dont le principal est qu’aujourd’hui plus que jamais, il faut libérer la planète de la dictature du Capital, et, ce faisant, proposer une version neuve du programme communiste. La question est alors :“qu’est-ce qui peut réintroduire, dans la vision du monde et de son histoire, une nouvelle version du primat politique du“« commun » ? Autrement dit : quelles sont, dans un monde contemporain totalement livré au Capital, les nouvelles formes que doit prendre l’hypothèse communiste ?
3- Nicol A. Barria-Asenjo :
La réussite, la perfection, le maintien d’un engagement intellectuel sérieux qui se manifeste dans le processus d’écriture, est une caractéristique permanente de votre trajectoire intellectuelle, une sorte de compulsion à la répétition, dans la lutte, dans la bataille intellectuelle, qui a fait de votre œuvre l’une des plus denses, des plus complexes et des plus difficiles à analyser et à étudier :
Le point capital qui s’est alors décidé est le conflit avec ma mère, lequel, sous une forme ou une autre, durera plus de quarante ans. On dira : quel rapport avec la politique ? Eh bien, je crois ceci : que ma mère soit bien souvent plus irritée par moi que tendrement aimante a entraîné la décision enfantine de me passer des protections ordinaires, de construire ma vie en toute indépendance, y compris au regard de normes, habitudes et juridictions imposées. Une forme primitive d´orgueil, souvent payée cher, dans l’enfance, en colères et en pleurs, mais qui est progressivement devenue une sorte de royale indifférence aux courants idéologiques dominants et aux déterminations établies.
Dans L´ordre de la pensée et des convictions, j´ai été, grâce à ce que je vivais comme une férocité maternelle, disposé à aller à contre-courant. Oui, force de me passer de la douceur et de l´admiration maternelles, j´ai construit mon propre royaume, ce qui très tôt m´a disposé à être considéré presque automatiquement comme digne de la présidence, quelle que soit l´assemblée, la tendance, le groupe, le parti ou la faction auxquels il m´arrivait d´appartenir
Ce qui faisait partie de votre biographie, cette douleur s’est traduite par un penchant pour la construction et le soutien de ce que vous définissez comme « Mon propre royaume ». Dans le domaine intellectuel, ce règne sur le monde de l’histoire des idées au XXIe siècle se traduit par divers travaux, interventions et séminaires que vous avez soutenus et construits avec beaucoup de soin. Quels sont selon vous les principaux défis auxquels sont confrontés les chercheurs et les intellectuels aujourd’hui ? Au regard de votre manière de travailler, de vos inclinations et de vos recherches, comment envisagez-vous le présent de la philosophie, des philosophes et de la figure de l’intellectuel au XXIe siècle ?
Alain Badiou :
Depuis en tout cas la Grèce antique, la création intellectuelle se fait dans un contexte formellement stable. L’horizon général, comme je l’ai déjà dit, s’appuie sur l’état contemporain des quatre procédures de vérité : les sciences, avec, en leur centre, l’abstraction mathématique ; les arts, avec les axiomes formels de diverses époques ; l’amour, source d’innombrables œuvres littéraires et théâtrales, aujourd’hui, de surcroît, cinématographiques ; enfin la politique, qui aujourd’hui, depuis l’échec étatique des premières tentatives communistes, traverse une grave crise platement conservatrice et confuse. C’est dans ce contexte, et pour en expliquer le devenir et proposer des façons de le surmonter, que peut et doit exister la philosophie. Laquelle, depuis son origine platonicienne, travaille à partir des quatre procédures de vérité, pour en extraire un élan général de la pensée contemporaine.
4- Nicol A. Barria-Asenjo :
Dans les conclusions, vous identifiez ce que vous appelez « fétiche idéologique ». Ces fétiches sont désormais intégrés dans l’appareil d’État et se sont ancrés dans le psychisme des individus, produisant certaines idéalisations de ce qu’est la crise écologique :
L´écologie restera ornementale et vouée à la fiction unanimiste des prédications catastrophiques néo-religieuses tant qu´elle ne sera pas insérée dans la nouvelle étape du communisme.
Comment penser la construction de cette nouvelle modalité existentielle ? Comment commencer à construire une nouvelle étape du communisme dans les conditions matérielles et idéologiques actuelles ?
Alain Badiou :
Il faut approcher cette question existentielle par deux entrées opposées. La première est celle dont je viens de parler : une philosophie adéquate au moment actuel, tout comme Platon et Aristote le firent dans la conjoncture, pourtant étroite, de la« “démocratie » athénienne. La seconde est l’expérimentation politique dans le réel, en somme l’organisation, nécessairement tâtonnante, d’une figure politique du nouveau communisme.
Pour parler de moi, c’est bien le projet d’une telle figure qui, avec tout un groupe de jeunes intellectuels, m’a mobilisé durant toute la fin des années soixante et l’essentiel des années soixante-dix du présent siècle. Le nom primitif de notre tentative était « UCFML » soit : Union des Communistes de France Marxiste-Léniniste. Cette tentative, réellement passionnante, avec ses enquêtes en usine, ses discussions intellectuelles, ses composantes internationalistes, n’a cependant pas abouti à ce qui était son objectif fondamental : la création d’un Parti communiste de type absolument nouveau. Nous avons bien créé ce que nous avons appelé « l’Organisation politique, l’OP », mais nous n’avons pas survécu aux crises et aux formidables désorientations politiques qui sont devenues notre lot historique depuis maintenant une quarantaine d’années.
5- Nicol A. Barria-Asenjo :
L’Université au XXIe siècle est confrontée à de nouveaux défis. L’Université en tant qu’idéologie à notre époque est capable de représenter dans ses logiques de fonctionnement divers débats qui confrontent la connaissance et l’accès à la connaissance ou la diffusion de la connaissance. Les modèles éducatifs du monde entier ont été corrompus par la logique de la concurrence qui a rendu invisibles d’autres formes de production de connaissances. Avec l’avènement de l’article scientifique, la production intellectuelle et l’écriture de livres ont été délaissées dans un lieu obscur ; en Amérique latine, les institutions accordent d’importantes primes financières pour la publication d’articles académiques dans des revues indexées. Comment pensez-vous cette nouvelle ère de la recherche privilégiant ce type de publications aux livres et aux œuvres de la pensée critique ? Comment pensez-vous le savoir et la connaissance aujourd’hui au milieu des catastrophes idéologiques du monde contemporain ?
Alain Badiou :
Je note surtout, dans votre question, la phrase « les institutions accordent d’importantes primes financières pour la publication d’articles académiques ». Ce fait à lui tout seul doit nous inquiéter plutôt que nous réjouir. Dès que l’écriture politique est soumise au filtre des institutions, académiques ou étatiques, elle ne peut plus se vanter d’être libre. Ce que vous appelez les « catastrophes idéologiques » ne seront sûrement pas traitées de façon créatrice par ces institutions étatiques, si « intellectuelles » qu’elles puissent se prétendre. Le monde des institutions est une traduction de la toute-puissance du Capital sur toutes les sociétés « modernes ». Nous devons travailler sous nos propres conditions. À la fin des années soixante, j’ai pu travailler, certes, dans une institution, à savoir l’Université Paris VIII. Mais cette université avait été créée par l’État comme une réponse positive au soulèvement étudiant, et ses moeurs étaient tout à fait neuves !
6- Nicol A. Barria-Asenjo :
Pour les chercheurs étrangers, l’accès aux leçons philosophiques que vous avez données dans vos différents séminaires à « La Commune » a été une ressource, un outil et un immense soutien pour élargir les perspectives critiques, à une époque où « l’élitisation » du savoir a rendu ces espaces isolés et distants. Pouvoir accéder à ce matériel a été un élan et un espoir pour les jeunes chercheurs qui ont pu suivre vos leçons de loin grâce aux enregistrements Youtube. Dans les dernières sessions, vous avez abordé la notion d’histoire, l’histoire des idées et l’importance de la relation entre l’histoire et la politique. Mes intérêts personnels me poussent avec zèle vers l’histoire des idées, par conséquent, cette session m’a semblé l’une des plus belles, complexes et intéressantes que vous ayez abordées ces derniers temps. Que pouvez-vous nous dire sur ce tournant philosophique vers l’histoire ? Pourquoi, aujourd’hui plus que jamais, les philosophes ont-ils le devoir et la responsabilité de s’attacher à l’histoire ?
Alain Badiou :
C’est que l’Histoire définit nos conditions, à nous, philosophes, et ce depuis l’Antiquité. La philosophie rationnelle est née en Grèce parce que la Grèce était la toute première tentative de construire un État démocratique, donc un État qui prétend être soumis aux vœux majoritaires de la population. Bien sûr, Platon critique la démocratie car il pense, comme moi, qu’à une question déterminée il n’y a qu’une seule réponse rationnelle. Mais Platon doit bien constater qu’on lui laisse, sous le nom de Socrate, développer cette réponse, parce qu’on donne quand même la parole, au moins virtuellement, à une grande partie de la population. Disons que nous, philosophes, avons le devoir de proposer, dans le concert public nommé « démocratie », ce que nous proposons, et qui dépend d’une argumentation rationnelle. Il s’agit pour nous de placer des questions particulières, liées à la situation, dans un espace mental fondé, autant que faire se peut, sur des axiomes évidents et leurs conséquences démontrées. D’où, soit dit en passant, l’importance cruciale des mathématiques pour le philosophe. Platon avait bien raison, dans le dialogue titré le Ménon, de vouloir apprendre à tout le monde, y compris les esclaves, la force du modèle mathématique.
7- Nicol A. Barria-Asenjo :
De mon point de vue, nous entrons dans une nouvelle normalité, possédant deux faces fondamentales : la première est la nouvelle normalité entre les guerres et la seconde est une conséquence de la première, dans le sens où il est possible d’affirmer que nous sommes confrontés à la disparition de l’Europe telle que nous la connaissons.
Il y a une nouvelle normalité entre les guerres, en construction, qui a brouillé les limites du possible et de l’impossible. L’humanité est entrée dans une nouvelle modalité d’existence entre les conflits de guerre. Comment penser ces temps de guerre ? Quelles sont les grandes leçons et les grandes analyses qui vous semblent fondamentales pour inviter les jeunes à réfléchir sur les conflits et guerres actuels ? Quelle est la position et l’horizon de l’Europe face à la guerre à ses frontières ?
Alain Badiou :
Ce que vous appelez la“« normalité » de la guerre a tout de même une immense histoire ! Le seul dernier siècle a vu se déclencher, en 1914 et en 1940, les conflits les plus meurtriers de l’Histoire. La période qui a suivi a vu toute une série de sauvages guerres coloniales, sur le fond d’un affrontement latent entre les puissances capitalistes dominantes, États-Unis et Europe de l’Ouest, et les États se réclamant du communisme, Russie et Chine. La situation actuelle n’est qu’une phase de ces contradictions étatico-idéologiques, appelées, de toute façon, à être finalement vouées aux guerres, comme on le voit aujourd’hui tant en Europe qu’en Asie ou en Afrique. Nous allons, vraisemblablement, vers un cataclysme nucléaire pour trancher une question capitaliste cruciale : quel État du monde domine le marché financier planétaire ?
8- Nicol A. Barria-Asenjo :
Dans une interview récente, vous avez souligné avoir publié 105 livres ; un chiffre qui nous permet d’affirmer qu’il existe un monument intellectuel, un monument académique et une œuvre importante, qui a contribué à laisser une marque et un héritage dans l’histoire des idées au XXIe siècle. Si, d’un côté, il y a cet important héritage et ce travail en cours, rendant possible l’idéalisation du signifiant maître connu sous le nom d’« Alain Badiou », et qui vous positionnent comme le philosophe le plus pertinent aujourd’hui, il y a aussi, d’un autre côté, une autre nuance, une certaine sensibilité et humilité dans laquelle vous parvenez ouvertement à partager des parties sensibles de votre biographie avec vos adeptes. Que pensez-vous de cette dualité entre un Alain Badiou inaccessible–dans votre travail et vos productions théoriques–qui construit une œuvre complexe et difficile d’accès et, d’autre part, l’Alain Badiou qui ouvre sa vie, son histoire et ses affections pour permettre une entrée inimaginable dans cette facette importante ?
Alain Badiou :
Comme je l’ai rappelé, un philosophe, mettons Platon, est toujours à la fois porté :
1)Vers l’abstraction à valeur universelle, dont le modèle est mathématique.
2)Vers la singularité du sujet humain, dont pensée logique et amour sont les deux grands repères.
3)Vers l’enseignement, la didactique, puisqu’il s’agit de convaincre, virtuellement, l’humanité tout entière, dans le temps comme dans l’espace.
Et cela finit par :
4)Vers un art qui combine la leçon orale, la démonstration chiffrée, la mise en scène théâtrale, le discours électoral, et des bouts de poésie.
9- Nicol A. Barria-Asenjo :
Votre philosophie sur l’amour, sur l’événement amoureux est l’une des plus répandues et, en même temps, et des plus méconnues. Les liens entre la philosophie et l’amour remontent aux origines mêmes de la philosophie, la philosophie est une porte d’entrée vers la compréhension et l’analyse du sublime de la rencontre amoureuse. Vous avez construit une œuvre et laissé une empreinte critique sur les conditions affectives auxquelles les sujets sont exposés aujourd’hui. Vous proposez de penser l’amour comme une victoire sur l’absolu, mais j’aimerais connaître votre vision de l’autre face de l’amour, et j’entends par là le manque d’amour. Il n’y a rien de plus traumatisant et horrifiant que de survivre avec un cœur blessé. Si l’amour est en soi traumatisant et implique une rencontre avec l’altérité, la vulnérabilité et la différence, le manque d’amour est encore plus complexe. La littérature et le cinéma donnent des images déchirantes de ce qu’implique la défaite de l’amour, la perte de l’objet aimé ou simplement l’absence de réciprocité. Que pouvez-vous nous dire sur le chagrin d’amour, la douleur et l’expérience de l’échec amoureux ?
Alain Badiou :
Le manque d’amour, la défaite amoureuse, sont aujourd’hui les compagnons de l’inexistence d’une politique populaire digne de ce nom. Ce qui signale qu’il s’agit d’un manque, et non d’un simple échec particulier, c’est justement la douleur désorientée qui accompagne l’échec amoureux. Tout cela converge vers une vision négative des temps présents, laquelle est la part subjective d’une désorientation générale. Nous sommes désorientés parce que, dans tous les domaines, c’est la négativité qui gouverne, en lieu et place de l’affirmation créatrice. Nous sommes aptes à nous opposer aux fléaux contemporains, mais presque jamais à proposer et vivre leur contraire. Nous savons nier, condamner, nous opposer, mais nous sommes très peu créateurs quand il s’agit de relever, vanter, soutenir. Cet étouffement des vérités réellement créatrices par la domination de la subjectivité négative est le principal vice de la subjectivité contemporaine. Le prix à payer, c’est en effet la douleur de l’échec ou le chagrin du bonheur enfui.
10- Nicol A. Barria-Asenjo :
Je m’intéresse à la responsabilité et au devoir des intellectuels au XXIe siècle, à l’engagement politique ; en ce sens, les intellectuels de notre époque ont une tâche en suspens qui consiste à sortir de leur tour d’ivoire et à contribuer à corrompre la jeunesse. C’est une tâche qui a accompagné votre carrière. Pour conclure, quels sont selon vous les messages fondamentaux qui devraient rester pour les générations futures ? Quel message laissez-vous à la postérité au sujet de notre époque et quel est votre appel aux jeunes ?
Alain Badiou :
Je dirai : place, en toutes choses, aux principes affirmatifs. Une politique communiste qui ne se réduise jamais à la simple condamnation du capitalisme. Une vision des inventions artistiques qui ne soient pas gouvernées, en musique, par la seule contradiction que proposent les accords étranges, les timbres inconnus ou les rythmes insaisissables, ou, en peinture, la destruction systématique de l’ordre spatial visible. En amour, l’intégration plénière, affirmative, du génie féminin. Dans la science, enfin, l’installation créatrice, dans les secteurs les moins ordinaires, qui aille des logiques para-consistantes aux révélations des planètes inconnues...
Notas de autores
Nicol A. Barria-Asenjo
Psicóloga e investigadora de Ciencias Sociales y Humanidades. Investigadora de la Universidad de los Lagos, Chile. Orcid: https://orcid.org/0000-0002-0612-013X. Correo electrónico: nicol.barriaasenjo99@gmail.com
Alain Badiou
Filósofo francés y catedrático en Université Paris VIII, Paris, France.
1 Este documento es resultado de un programa de investigación financiado por la Universidad de Los Lagos (Chile). Forma parte del libro titulado: “Intellectuals in the 21st Century. Reconfiguring Ideologies and Global Struggles Against the Elitization of Knowledge”. De publicación en Routledge Studies in Social and Political Though, 2026. Dicho proyecto es una convocatoria internacional que reunió a más de 50 intelectuales contemporáneos de los 5 continentes, pertenecientes a diversas disciplinas, áreas de especialización y enfoques teóricos-conceptuales. El proyecto fue liderado por Nicol A. Barria-Asenjo (Dirección de Investigación, Universidad de Los Lagos, Chile).
Agradecemos todo el trabajo realizado por el equipo editorial de Revista Perseitas, de la Universidad Católica Luis Amigo y al editor de la revista, Andrés Alfredo Castrillón, por acoger este documento y contribuir en la difusión de estos diálogos.